1- Qui sait être seul?

Qui sait être seul? Savoir être seul ne répondrait à aucun « comment ? », « pourquoi ? », « quand ? ». Savoir être seul ne répondrait à aucune condition préalable, à aucune justification, à aucune explication. On sait être seul ou on ne le sait pas. Et pourtant, on ne peut s’arrêter à ce seul savoir, suspendu, exclusif, déraciné. Il existe tant de formes, d’endroits, d’occasions, de moments et de sentiments de solitude que celle-ci ne peut répondre à aucune règle d’usage ou simple idée. On sait être, seul ou pas. La solitude semble  tout autant un savoir-faire qu’un savoir-être.

Il existerait bien sûr une distinction entre solitude et isolement. La première serait inévitable. Chacun de nous en ferait l’expérience en temps voulu comme une des déterminations fondamentales de notre existence humaine. Ce serait la marque même de notre individualité. En revanche, le second serait plus souvent le fait d’une perte, il serait, comme le dit Hannah Arendt, le fait d’une désertion d’autrui. La solitude, elle, impliquerait les autres, ce serait une recherche conditionnée par la présence même d’autrui. Dans la solitude, on serait avec soi-même, dans l’isolement, on serait sans les autres. Et pourtant, la ligne de départage entre solitude et isolement est si fine qu’elle en devint bien souvent poreuse. Elle procède d’un sage équilibre, d’une autocontrainte avertie et d’une discipline clairvoyante. En d’autres termes, la solitude procède d’une éthique. Qui sait être seul ? Qui sont les solitaires ? Pascal, Montaigne, Hume, Nietzsche, Thoreau, Cioran ? Allons au plus évident : Rousseau. Celui-ci nous évitera toute déviance mystique, peut-être. Et puis aussi toute déviance métaphysique, peut-être.

Rousseau publie Les Rêveries du promeneur solitaire (dix au total) en 1782, soit vingt ans après son Emile . C’est cependant entre 1776 et 1778 qu’il travail à ses Rêveries, c’est-à-dire à la suite de ses Confessions . Entre les Confessions et les Rêveries, ses dernières années sont marquées par un retour sur soi à l’intention des autres. Pendant la période qui sépare la publication de l’Emile et celle des Rêveries, Rousseau s’exile en Suisse (Genève, Yverdon, Môtiers, l’île St Pierre sur le lac de Bienne), en Grande-Bretagne (Londres et Wootton) où il se brouille avec le Bon David (Hume), puis retourne à Paris en passant par Fleury et Trie-Château, Lyon, Grenoble, Chambéry, Bourgoin, Maubec, Dijon, Montbard, Auxerre avant de finir ses jours à Ermonville. Les Rêveries sont pour Rousseau, et au travers de l’expérience de cet exil, une recherche d’ancrage en soi.

Première promenade, Rousseau ouvre le dialogue : « Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même ». Qu’en est-il de cette solitude ? Que nous dit la solitude de Jean-Jacques ?

Lorsqu’on pense à Rousseau, on ne peut s’empêcher de penser à son contraire : Voltaire, l’homme cosmopolite, l’homme du monde. Si la solitude n’est pas toujours celle qu’on attend, il n’en est guère différent du monde. Etre cosmopolite dans un monde Voltairien où les rangs sociaux sont strictement aménagés de façon à ce que plus on est ouvert au monde (par les échanges et les voyages), moins on est nombreux à partager notre société et donc, comme par une motrice auto-suffisante et un retour spontané, plus on est amené à être cosmopolite pour devenir social parmi les siens. Les individus cosmopolites, dans un monde Voltairien, appartiennent à une société très serrée, si serrée qu’elle éprouve le besoin de s’étendre le plus largement possible. Elle éprouve le besoin d’être cosmopolite.

Si être cosmopolite de la sorte garanti le renforcement d’un rang social, comme celui constitué par les philosophes éclairés par exemple (Voltaire tout autant que Rousseau), on se rend compte que la solitude représente alors soit un risque, soit un luxe. En la décrivant comme un abandon, Rousseau conçoit la solitude de façon plutôt réactive, c’est-à-dire comme l’épreuve d’une perte. Mais comment peut-on se faire une idée positive de la solitude au XVIIIème siècle ? Hume ne s’en est-il pas plaint auprès du docteur Cheynes ? La réponse semble patente : on se faire une idée positive de la solitude au XVIIIème siècle en faisant de celle-ci un état dans lequel autrui n’existe pas, un état présocial, en d’autres termes en faisant de la solitude un état de nature.

« Mais moi, détaché d’eux et de tout, que suis-je moi-même ? Voilà ce qu’il me reste à chercher », écrit Rousseau. Et par qui (ou quoi) commence-t-il ? Exactement par ce qu’il n’est pas lui-même mais bien plutôt par ce qui lui est conféré par les autres : sa « position ». On est bien loin de la peinture de soi à laquelle Montaigne aspire dans ses Essais. Rousseau ne dirait pas « Adieu donc ; Rousseau » pour ainsi pouvoir dépeindre ce qu’il est lui-même. Il dit plutôt adieu aux autres, aux « ils », aux « hommes », à « eux », à « tout ». C’est par l’antinomie « d’eux » qu’il cherche à arriver « à moi ». Cette démarche, Rousseau le dit, est nécessaire. Lui, le rejeté, le paria, le « jouet de la canaille », enterré « tout vivant ». Que de contraste entre un Montaigne et un Rousseau, l’un actif, l’autre réactif, l’un arborant une force de domination, l’autre déclinant une force d’adaptation, l’un exhibant sa bonté au détriment de la méchanceté des autres, l’autre dénonçant la méchanceté des autres pour prouver sa bonté. La solitude n’est pas dépourvue de valeur morales.

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